Il faut préciser qu’une carrière de danseuse
du ventre était, aussi, une possibilité pour les femmes
ordinaires de devenir indépendantes. Mais aujourd’hui,
de plus en plus de femmes comme Naïma sont devenues des exclues
car, à cause du fondamentalisme religieux grandissant en
Egypte, les danseuses sont considérées comme indécentes.
Ce soir, la foule du New Arizona veut le faire savoir à Naïma.
« Applaudissez ! » crie la chanteuse du groupe. Mais
les hommes l’ignorent. Frustrée et ne voulant pas rentrer
chez elle sans pourboires, Naïma prend le risque de se voir
infliger une amende par la police islamique des mœurs. Elle
saute sur la table d’un client qui protège sa bière,
tombe sur ses genoux et lui sourit dans l’expectative d’un
pourboire. Mais au lieu de lui glisser un billet dans son soutien-gorge,
comme elle l’avait espéré, le buveur de bière
l’attrape par l’entrejambes et la repousse sur la scène.
Humiliée et honteuse, elle s’éclipse dans
sa loge. « Je ne sais pas combien de temps je pourrai encore
supporter cela, dit-elle. Ma grand-mère et ma mère
étaient danseuses aussi, mais elles étaient considérées
comme des artistes. De plus en plus on me considère comme
un morceau de viande, pas mieux qu’une prostituée…
»
Les belles heures de la danse du ventre
L’art du Raqs Sharqi, plus connu sous le nom de «
danse du ventre », est une danse rituelle de la fertilité
du Moyen-Orient qui remonte à 5000 ans. Les mouvements
sensuels et ondulants des hanches et de l’abdomen, exécutés
par les danseuses, sont une célébration à
la conception et à l’accouchement. Pour de nombreuses
femmes égyptiennes, apprendre à faire la danse du
ventre est aussi un rite culturel et des générations
de jeunes filles ont appris à imiter leurs sœurs,
leurs mères et leurs grands-mères dès leur
plus jeune âge.
En Belgique, aux Etats-Unis, des célébrités,
comme Britney Spears et Shakira, ont également contribué
à perpétuer cet engouement, en utilisant leurs propres
versions de cette danse dans leurs clips vidéo. Leurs costumiers
se sont d’ailleurs inspiré de la mode égyptienne
en les habillant de brassards dorés et de chaînes
de ventre.
Mais alors que la danse du ventre continue son ascension en Occident,
au Caire cette tradition ancestrale est à la croisée
des chemins.
En effet, il y a une dizaine d’années les fondamentalistes
islamiques ont investi la police des écoles, la vie culturelle
et religieuse égyptienne. Depuis, la danse du ventre est
considérée comme « haraam » et de ce
fait est devenue une perversion interdite par la loi des fondamentalistes.
La croyance populaire ajoute que les danseuses du ventre, tout
comme les prostituées, amènent les hommes à
se déshonorer.
Les danseuses égyptiennes, poussées par leur famille,
n’ont d’autre choix que d’abandonner leur carrière
ou de rejeter en bloc la tradition pour éviter l’ostracisme.
De plus, le travail se raréfiant, lorsqu’il existe
il est fermement réglementé par la police des mœurs.
Chaque année, pour danser en toute légalité,
les femmes doivent obtenir l’un des rares permis spéciaux
délivrés par le gouvernement. Il leur est interdit
de danser sur les tables et d’exhiber leur nombril ou leurs
cuisses et, en cas de violation de ces règlements, elles
encourent des amendes ou des peines de prison.
Comme de nombreuses danseuses égyptiennes, Mervat, 27 ans,
belle et sûre d’elle, cherche une porte de sortie.
Elle travaille sur la rue Mohamed Ali, que l’on appelait
autrefois le « Brodway du Caire », où se sont
produits beaucoup d’artistes célèbres. Aujourd’hui,
l’endroit est triste et sordide. Ici, la majorité
des filles dansent illégalement, pour peu d’argent,
et passent une grande partie de leur temps à éviter
la police des mœurs.
Mervat, qui est mariée à son agent, gagne un peu
plus d’argent que la plupart des autres danseuses. Cependant,
elle est bien déterminée à arrêter
de danser pour retrouver son honneur : « Je ne veux pas,
dit-elle, que mon fils ait honte de sa mère. » Il
faut ajouter qu’en Egypte, la phrase « fils de danseuse
» est aussi devenue une grave insulte !
C’est au Caire où la demande de danseuses est la
plus importante. L’industrie des loisirs, beaucoup plus
concurrentielle et difficile qu’autrefois, a fait de la
ville un endroit où l’exploitation sexuelle et financière
règne en maître. Et plusieurs propriétaires
d’hôtels et de night-clubs, peu scrupuleux, n’hésitent
pas à exploiter la misérable condition des danseuses
pour leur extorquer argent et sexe.
Ajoutons à cela que Le Caire attire une multitude de touristes
qui ne peuvent pas différencier une danse du ventre traditionnelle
de simples contorsions abdominales, et un grand nombre d’employeurs
ont offert le peu de places encore disponibles à des danseuses
étrangères sans qualification.
Les femmes russes, scandinaves ou australiennes, sont nettement
moins chères et généralement moins sujettes,
aussi, aux restrictions morales imposées par le gouvernement
aux danseuses égyptiennes.
« Pour survivre dans cette activité, il ne faut pas
être prude, dit Randa qui, à 26 ans est considérée
comme l’une des meilleures danseuses égyptiennes,
et on ne doit pas avoir trop de scrupules. »
La reine de la danse.
Ce soir, Lucy, une danseuse réputée et très
bien payée, a été retenue pour se produire
au mariage d’un haut fonctionnaire du Gouvernement dans
un hôtel cinq étoiles de la capitale. Elle sent que
le père de la mariée ne l’a choisie que dans
le but de montrer à ses invités qu’il en avait
les moyens.
« J’ai l’impression d’être un mulet
», dit-elle, tremblante et à demi-nue, sous le ronflement
de l’air conditionné. Parmi les cinq cents invités
installés dans la grande salle où se déroule
le banquet, on remarque quelques généraux de l’armée
et plusieurs ministres fédéraux. Les femmes sont
vêtues de robes du soir très sages et quelques unes
portent un foulard. Lucy apparaît soudain, habillée
d’un pantalon vert, plutôt sexy, d’un gilet
brillant et coiffée d’une perruque exubérante
et sa présence dénote un peu dans cette assemblée.
Elle danse autour des nouveaux mariés qui semblent mal
à l’aise installés sur une estrade, et ses
hanches ondulent comme une toupie. Mais si autrefois, on l’aurait
très certainement applaudie et encouragée, ce soir
les membres de l’élite égyptienne font de
leur mieux pour l’ignorer.
De retour dans la rue Mohamed Ali, Duaa, une jeune femme de 26
ans, aux yeux tristes et aux dents jaunies, tente par tous les
moyens de trouver du travail. Lorsqu’elle y arrive, elle
ne rentre chez elle qu’avec une toute petite somme d’argent
qu’elle devra partager avec son manager. « Lorsque
je danse dans les mariages, il faut souvent que je me batte pour
avoir mon salaire, dit-elle. On me traite comme un animal. Parfois,
des hommes ivres me tripotent et se battent entre eux. »
Il y a des centaines de danseuses à la retraite qui vivent
modestement dans la rue Mohamed Ali, avec l’espoir de sauver
ce qui leur reste de réputation. « Ca devient très
dangereux d’être marginale, dit la sociologue égyptienne
Shérine Badawi, car qui va s’occuper de vous lorsque
vous serez vieille ou malade ? Certaines femmes plus âgées
n’ont plus de famille, ajoute-t-elle. Elles sont complètement
dépendantes de la charité de leurs voisins et de
leurs amis ».
Quelques rues plus loin, Amel, 45 ans, qui n’apparaît
en public que vêtue de longs vêtements noirs, explique
qu’elle a détruit pratiquement toutes les photos
qui lui rappelaient sa carrière de danseuse. « Haraam
», dit-elle. « J’avais 13 ans lorsque j’ai
dansé pour la première fois en public. C’était
une époque très heureuse. Mais je le regrette beaucoup,
ajoute-t-elle rapidement car son mari, qui est dans la pièce
à côté, n’aime pas l’entendre
parler de son passé : « autrefois, j’avais
l’habitude de danser dans les mariages, murmure-t-elle avec
un air de conspiration. Je dansais la nuit entière à
travers les rues, sans aucune opposition ni aucune répression…
Je me sentais tellement libre ! »
* Andrée Paule Mignot est journaliste freelance
Retour
à la page principale
|